Antoine Ducommun

Départ pour la Brousse...

samedi 20 novembre 2010, par Aduco

Après nous être levés aux aurores, nous mettons les dernières affaires dans nos sacs, plions la moustiquaire, remplissons nos gourdes. À 6h15, nous sortons de la maison et allons avertir Philippe et François, les deux gardiens, de notre départ. Lorsque nous leur annonçons notre départ pour Bendatoega à pied, ils nous sortent un « QUOI ? » synchronisé, mais horrifié ! C’est qu’ici, au Burkina, la marche n’est pas considérée comme un moyen de déplacement, ni un plaisir ! Nous essayons de les rassurer en leur disant qu’en Suisse on a l’habitude de marcher et que ce n’est pas 20km qui nous font peur ! À 6h25, nous nous élançons sur la grande route, fiers de notre coup et encore hilare de leurs réactions !

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Les premières personnes à qui nous disons Bonjour sont des femmes d’une quarantaine d’années, pliées en deux le long de la route, un balai de riz comme outil pour nettoyer le bord de route de tous les déchets entassés de la veille. Le soleil vient de se lever dans la brume matinale. Cette légère brume persistera toute la journée. La pollution, sur la route, est déjà bien présente, nous nous réjouissons de l’air pur que nous trouverons en brousse, d’ici quelques heures. Il nous faudra marcher une dizaine de kilomètres le long d’une grande route.

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Les étals et commerces en tout genre se suivent et se ressemblent. Vendeurs de légume, de riz, d’habits, mécaniciens, petites épiceries, grande boulangerie, station essence, artisans assis à attendre l’éventuel client de la journée, ...
Nous avons le choix entre le bord de la route où notre marche est facilitée sur le goudron, mais où nous risquons de finir renversé par un des taxis verts qui nous dépassent en klaxonnant, par une moto qui zigzague sous le poids de son chargement (2 adultes, dont une avec un bébé dans le dos et un mouton entre !), par un camion rempli de moutons, personnes, canapés, outils, ... Du coup, notre choix se porte plutôt pour les chemins en contrebas, genre de sentier parallèle à la route, qui zigzague entre les échoppes et où les mobylettes doivent rouler au pas en raison des nids de poule trop nombreux. Parfois c’est même des nids d’autruches !

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Le sable et la poussière qui rentrent dans nos sandales et la chaleur favorisent la formation de nos premières cloques. Marcher au Burkina, ce n’est pas la même chose que de gravir les Alpes ! Les distances nous paraissent très longues, et les bords de routes monotones. Et nous n’avons même pas envie de nous arrêter, car nous avons l’impression d’être comme du papier tue-mouche. Dès qu’on fait mine de ralentir, une horde d’enfants, de mendiants, de vendeurs en tout genre nous sautent dessus avec tous de bonnes raisons « d’attaquer » des Nazaras (des blancs), et on peut dire tout ce qu’on veut, ils nous « collent » sans qu’on ne puisse rien faire ! Du coup, autant surmonter la douleur des cloques, et essayer d’avaler la salive que nous n’avons plus depuis longtemps, en attendant de trouver un endroit calme pour nous désaltérer et mettre des Compeed !

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Voici ce que l’on peut trouver sur un toit de bus : poules et motos !

Nous arrivons bientôt au péage qui nous sert de repère pour bifurquer, mais avant de quitter la grande route, nous voulons faire des photos d’une carrière à ciel ouvert, d’où une quarantaine d’ouvriers sortent des briques de terre séchées.

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Antoine n’a pas le temps de prendre la première photo que l’on nous apostrophe. Le ton est presque méchant et le gaillard veut que nous payions. Il est persuadé que les blancs veulent se faire de l’argent sur le dos des Burkinabés. Comme on a décidé que l’on ne paierait pas pour faire des photos, le dialogue s’engage. Le ton monte et notre homme n’en démord pas. Il nous dit même qu’il est plus intelligent, en sous-entendant que nous avons des moyens financiers plus importants. Il nous demande notre avis, car avec les dernières pluies, toute une partie de la carrière est inondée et il reste une partie de la production de brique qui est isolée, inaccessible, sur un promontoire qui forme maintenant une île ! Nous essayons en vain de lui expliquer qu’avec un minimum d’organisation et un responsable de chantier, ils auraient évité de scier la branche sur laquelle ils étaient assis ! Cet échange nous laisse amère, ce peuple peut avoir presque tout ce qu’il veut, soleil, pluie, eau, beaucoup de choses peut pousser avec un minimum de travail et de savoir-faire ! Nous nous demandons parfois si c’est le premier ou le second qui fait le plus défaut. Nous décidons de nus arrêter un peu plus loin alors que nous sommes sortis de la ville et de ses faubourgs. Sous un arbre, nous déplions notre natte et nous installons pour manger une banane et boire. C’est qu’il fait déjà chaud et qu’il n’est pas encore 10h ! Quand nous avons fini, un jeune africain vient se présenter à nous, comme étant un artiste et nous propose de visiter son atelier de batik. Nous le suivons parmi les maisons en construction qui s’étalent au loin de la route. Ici les gens sont plus souriants qu’en ville et surtout un peu moins agressifs face aux blancs que nous sommes. Une mère porte à bout de bras son bébé afin qu’il puisse nous voir passer de l’autre côté du mur. Arrivés chez l’artiste, nous sommes un peu déçus par les créations qu’il nous montre. Son atelier est tellement minusculeque nous ne pouvons rentrer à l’intérieur, et ses batiks sont assez médiocres. Comme il expose au SIAO, nous espérons que ses belles pièces s’y trouvent. Déçu que nous ne lui achetions rien pour soutenir l’artisanat africain, il nous laisse retrouver la route et notre solitude de marcheur blanc. Solitude toute relative, car tous les 50m un enfant nous aperçoit et lance un : « Nazara Bonjour ! », qui immédiatement est repris par tous les enfants des alentours. Les plus petits sont les plus fiers lorsqu’ils sont les premiers à nous apercevoir. Nous leur répondons par un geste de la main et quand ils ne sont pas trop loin par un : « Neiibéro ». Plus nous avançons et plus les maisons s’espacent. Ici la pollution se dissipe ! Vers 11h nous approchons de Yagma et de son église qui sert de lieu de pèlerinage aux catholiques. Un enfant approche et avec des phrases toutes faites essaie de nous soutirer 2000fCFA pour s’acheter des chaussures. Malchance pour lui, nous savons qu’une paire de tongs (c’est ce que la majorité des personnes portent ici) coûte 400fCFA. Nous grimpons sur un petit promontoire sur lequel trône une grande croix, afin d’observer les environs avec un minimum de hauteur.

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La brousse à perte de vue avec quelques constructions, certainement les relogés des inondations du 1er septembre 2009. Comme il n’est que 11h, nous décidons de continuer notre chemin, malgré le lieu plutôt sympa pour une pause. Nous faisons quelques photos vers de gros rochers ronds, comme posés au milieu de cette plaine de hautes herbes et d’arbustes.

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À midi, nous nous arrêtons sous un arbre afin d’être à l’ombre, un peu en retrait de la route. Rapidement des enfants qui travaillaient dans les champs viennent nous observer en chuchotant et en rigolant dès que l’un d’eux ose s’approcher un peu plus de nous. Arriverons-nous à avoir un peu de calme ? Finalement vers midi et demi nous sommes enfin seuls. Ça doit être l’heure du repas. Nous mangeons notre pain vache qui-rit accompagné d’une tomate. Nous avons presque bu la totalité de l’eau que nous avions emportée, soit 4,5 litres. Nous décidons de faire la sieste jusqu’à 14h30 en profitant de l’ombre et de la fraîcheur toute relative de notre arbre. Pendant notre temps de repos, nous nous posons beaucoup de questions par rapport au rythme de vie, aux traditions, aux habitudes et à l’attitude des Burkinabés. Nous avons le moral bien bas, et sommes déprimés de ce pays. La Suisse nous manque, et c’est là que Lilou se rend compte de toutes les choses positives en Suisse : la propreté, l’intérêt des gens pour apprendre plein de choses, la transmission de notre culture, les possibilités de formations et d’études, la qualité du matériel, ... Nous sommes effarés de voir le nombre de Burkinabés qui nous demandent de l’argent en nous disant qu’ici on ne peut pas gagner sa vie, mais en attendant, ils glandent la majeure partie de la journée, ou se satisfont de gagner juste de quoi manger pour la journée. C’est vraiment un rythme de vie et des priorités tellement différentes de ce qu’on vit en Suisse, que c’est vraiment difficile de les comprendre. Il y a aussi tellement d’aberrations qui nous semblerait faciles de changer très facilement, mais pour eux, ce n’est même pas imaginable, alors de là à entrevoir un changement...
Nous en sommes au point de repenser la suite de notre voyage, par exemple en changeant de continent, ou au moins de pays plus vite que prévu, en espérant qu’au Bénin la population fonctionne un peu différemment. Mais vu que la semaine qui a débuté est programmée, nous nous donnons ce temps-là pour réfléchir et puis prendre une décision. Espérons que les habitants de la brousse nous feront changer d’avis !
En repartant, nous avons à nouveau mal à nos cloques, malgré les Compeed, et de nouvelles se forment déjà. Nous passons le village de tentes et de maisons en construction des relogés des inondations de 2009, et nous voilà près du passage d’un gué asséché, en brousse. Depuis ici, il va falloir se rappeler quel sentier suivre, après quel arbre tourner, vers quel baobab se diriger, ... Durant une heure nous suivons des pistes bordées de hautes plantes de Sorgho (mil) et de petit mil.

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À chaque concession (hameau de maisons entourées d’un mur), nous saluons les habitants qui travaillent : pillage du mil, vannage, réfection d’un grenier à mil, etc. Les enfants paraissent surpris de voir des blancs et les parents sont encore plus surpris, voire presque choqués d’apprendre que nous venons de Ouaga à pied ! Ici en brousse, les gens sont chaleureux, et même s’ils ne parlent pas le français, le courant semble passer et leurs sourires radieux nous redonnent du courage !

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Nous nous arrêtons à un puits afin de remplir nos gourdes presque à sec. Nous nous mettons dans la file des enfants qui attendent leur tour pour remplir les nombreux bidons de la famille. Certains sont très jeunes et arrivent à pomper uniquement en sautant en l’air à chaque fois pour être plus lourds et avoir de l’élan. Ils portent de lourds bidons de 20 litres et rentrent chez eux en poussant une brouette de facilement 80kg. Les plus jeunes doivent avoir 5 ans. Nous les aidons à pomper et c’est là que nous nous rendons compte à quel point la pompe va dure ! Il faut beaucoup de force pour descendre le levier et le bidon semble ne pas se remplir tellement il faut pomper longtemps ! Quand c’est enfin notre tour, nous remplissons nos gourdes, sous le regard étonné et timide des enfants. Nous avons tellement soif que nous buvons sans mettre de Micropur, en espérant qu’elle soit potable ! Il ne nous reste que quelques centaines de mètres avant le marché et un peu après, la concession du pasteur Alidou. Nous le croisons sur la place du village, il venait à notre rencontre, s’inquiétant que nous ne soyons pas encore arrivés !

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Il nous montre la petite maison où nous logerons. C’était là que son fils aîné logeait, mais maintenant que la nouvelle église est construite, il dort dans le petit bâtiment qui servait de lieu de culte. Après une rapide douche à la lavette et seau d’eau, nous soupons. Au menu : riz et sauce à l’arachide et courge locale. Nous discutons avec notre hôte pendant quelques heures avant d’aller nous coucher, bien fatigué. Quand nous lui proposons de lui payer une avance pour notre présence (pour la nourriture par exemple), il nous dit que c’est un honneur pour sa famille de nous accueillir et qu’il nous offre son hospitalité. Nous sommes assez surpris, et acceptons afin de ne pas l’offenser, mais pensons de suite que nous trouverons un autre moyen de payement, afin d’être quittes. Nous nous installons pour dormir, ou plutôt nous allonger, car notre lit se résume à 5 bancs (ceux de l’ancienne église) collés les uns aux autres et d’une natte en plastique pour protéger un minimum nos sacs à viande de la poussière. Bien que nous ayons l’habitude de la simplicité en camp scout, nos hanches, épaules, genoux et côtes sont mis à mal par la dureté de notre couchette ! En camp nous avons quand même une embase, et la terre est souvent tapissée de feuille, d’aiguilles de sapin ou autre, permettant de ramollir un peu le sol ! Et pour couronner le tout, cette maison en brique avec un toit de tôle est une vraie étuve, nous avons l’impression de dormir dans un sauna !!!

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